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janvier 20, 2021

Yseult : « Je suis grosse et noire du lundi au lundi. Ce n’est pas un déguisement »

Yseult : « Je suis grosse et noire du lundi au lundi. Ce n’est pas un déguisement »

Artiste de la nouvelle scène musicale française, Yseult incarne une génération qui en a assez de se faire marcher dessus. Elle prône la diversité, l’art et la remise en question des institutions patriarcales. Le tout, d’une voix de velours.

On dit souvent que les divas de la chanson ont disparu le jour où Mariah Carey s’est mutée en produit marketing de Noël et lorsque Whitney Houston nous a quittés. En France, cette notion nous est un peu inconnue. Bien sûr nous avons Mylène Farmer, la légende. Et depuis. Qui pour brandir ce titre ? Yseult semble incarner cette réminiscence de la diva. Loin d’avoir le sens péjoratif, présomptueux et même sexiste qu’on a pu attribuer à ce terme durant des décennies, aujourd’hui il prend une toute autre tournure. Une diva est une artiste engagée qui ose dire les choses. S’affirmer. C’est le cas de tout le monde, nous direz-vous. Dans les faits, on en est loin. Très loin, même. Alors quand une personnalité publique, une femme, prend enfin la parole pour crier au monde sa douleur, sa colère et sa frustration, on la regarde. On applaudit.

Yseult a 26 ans. C’est jeune, pourtant elle a un CV long comme son talent. C’est en 2014 que le public la découvre, et l’auteur de ces lignes aussi, dans « Nouvelle Star ». A l’époque, elle est une gamine de 19 ans qui tente le tout pour le tout afin de pénétrer enfin dans ces hautes-sphères musicales qui font briller ses yeux. Grande favorite du concours, elle échoue lors de la finale. Un échec bien vite effacé par l’élaboration d’un premier album éponyme porté par le tube « La Vague ». Le projet reste très confidentiel et après l’exploitation de trois singles, Yseult retourne dans l’ombre. En coulisses, la chanteuse au charme désarmant et à la voix aussi puissante que frissonnante se bat. Elle se bat pour sa liberté. Elle se bat pour construire ses projets. Sauf qu’être une femme noire, une femme de 135 kilos et une femme qui ose l’ouvrir en France, c’est mal vu. Suivent quatre longues années durant lesquelles l’artiste d’origine camerounaise prépare son come back, comme Cher en 1998. Tiens, encore une diva. En 2019, Yseult, aux commandes de son projet en indépendante, dévoile « Rien à prouver » au travers duquel elle règle ses comptes avec l’industrie musicale qui l’a bafouée. Puis l’apothéose. « Corps » sort en octobre 2019 et rencontre instantanément son public. Elle n’utilise aucune sponsorisation, les radios la boudent, la télévision également. Pourtant le compteur de vues grimpe, monte, explose. Une revanche qu’elle savoure un sourire aux lèvres.

Aujourd’hui, nous rencontrons Yseult pour la promotion de son nouvel EP baptisé « Brut ». C’est dans un restaurant spécialement apprêté pour l’occasion, « Le Marcore » à Paris, que nos chemins se croisent. Full look griffé Patou, maquillage charbonneux et wig bien peignée, Yseult ne fait que confirmer la résurrection d’une diva bien trop longtemps disparue.

ELLE. Commençons par le début, comment allez-vous en ce moment ?

Yseult. Je vais super bien. Je me sens bien dans ma tête, je me sens bien dans mon corps. Il y a beaucoup de travail, mais je ne vais pas me plaindre.

ELLE. Quel succès fulgurant en quelques mois seulement, comment définiriez-vous votre année 2020 ?

Yseult. Avant de parler de moi, c’est vrai que c’est une période assez compliquée et délicate parce que ça met dans la merde beaucoup de gens, beaucoup de secteurs. C’est hyper difficile de vivre comme si de rien n’était. Pour ma part, je n’ai pas d’autre choix que de me donner à fond pour subvenir à mes besoins et mener à bien mes projets. Je me donne les moyens de faire en sorte que mon projet perdure.

ELLE. Vous sortez votre nouvel EP « Brut » qui s’est classé directement numéro 2 des ventes, en quoi est-il différent de vos deux précédents EP « Rouge » et « Noir » ?

Yseult. Je ne dirais pas qu’il est différent, je dirais que c’est une évolution de l’EP « Noir ». J’assume un peu plus le fait que j’incarne la diversité et je suis assez fière de ça. Je me sens encouragée par des personnes cisgenres, des personnes trans et des personnes non-binaires. C’est vrai que je reçois beaucoup de messages qui me disent : « Franchement meuf, continue parce qu’on en a besoin. Parce que tu n’es pas dans les normes, parce que tu ne fais pas partie de ce qu’on appelle la ‘’normalité’’ ». Ça me fait plaisir que des personnes issues de la diversité, des personnes racisées, des personnes uniques tout simplement m’envoient des messages pour m’encourager. Ça aide ces personnes dans leur quotidien à s’affirmer. Je me prends des balles d’un peu partout parce que je suis peut-être « avant-garde », et « avant-garde » signifie souvent se faire battre en premier. Je pense que sur cet EP là, j’accepte de me faire battre pour ouvrir des portes à d’autres personnes. J’arrive à traduire cette différence dans ma musique en étant simplement moi-même. Quand on est soi-même, cela dérange parce que les gens envient la liberté. Je crie haut et fort que je suis une femme indépendante, que j’incarne la diversité. Et certaines personnes n’ont pas envie d’entendre ça. Mais je ne m’imagine pas me taire.

ELLE. « Libération » vous a récemment comparée à Edith Piaf dans votre manière d’interpréter les mots et les mélodies. Acceptez-vous le compliment ?

Yseult. Grave ! Il est temps que les personnes issues des minorités n’acceptent plus cette négligence qu’il y a à leur égard. Je pense qu’il serait temps que les personnes qui ne font pas partie de la diversité acceptent le fait qu’on existe. Il faut arrêter le déni de mon art, de mon talent. Yseult est une jeune artiste française qui fait de la chanson française. Ça fait plaisir qu’un « Libé » dise que je suis dans la lignée d’une Piaf. Enfin ! Enfin, ils admettent qu’une femme noire puisse être dans cette lignée et faire de la variété française. C’est génial ! Cela montre qu’il y a une réelle prise de conscience au niveau de toutes ces questions sur le racisme, sur les discriminations, sur les genres… Les gens nous ouvrent les bras et nous acceptent enfin dans cette société qui, souvent, me pousse à croire qu’elle n’est pas faite pour nous. Et Edith Piaf, évidemment : « icon » ! Franchement quand j’ai lu cet article, je me suis dit « ce n’est pas rien ! ». Ils écoutent, admettent et comprennent le projet. Et c’est super gratifiant pour une artiste comme moi.

ELLE. Votre dernier clip « Bad Boy » a été acclamé par la critique grâce à son esthétique léchée. Juste avant c’était « Corps » qui gagnait un prix aux UK Music Video Awards. Il semblerait que l’on puisse compter sur vous pour nous délivrer une œuvre d’art à chaque single ?

Yseult. [Elle rit] Oui, vous allez pouvoir compter sur moi pour me dépasser artistiquement. Musicalement, aussi. A chaque projet, j’essaie de me remettre en question et évoluer comme je peux. Sur l’EP « Noir », par exemple, j’étais vraiment dans un état d’esprit un peu plus sombre, en retenue. Je ne voulais pas vraiment y aller à fond. Mais je créais une sorte de scissure. Sur l’EP « Brut », je parle clairement de ma sexualité, de mon affirmation en tant que femme. Je gère mon corps et j’aime le sexe, tout simplement. J’avais envie de le retranscrire visuellement et partager ma passion pour l’art contemporain. J’aime me dépasser physiquement, aussi, et je commence à inclure de la performance dans mon art. C’est super important pour moi. J’ai envie de me surpasser. J’ai envie de faire des clips, de toucher aux films, l’art contemporain… J’ai plein, plein, plein d’idées.

ELLE. Justement dans « Bad Boy » vous mettez en valeur l’art du bondage et du shibari. On remarque que dans l’industrie du porno BDSM, la femme noire est complètement invisibilisée. A quoi est-ce dû ?

Yseult. Il y a beaucoup de fétichismes sur les personnes racisées, les personnes issues de la minorité. Il y a beaucoup de mépris. On ne prend pas soin de nous, même dans l’industrie du porno. Et je ne trouve pas ça juste. Ça me paraissait naturel de créer des nouvelles références et de montrer qu’une femme grosse de 135 kilos peut très bien être suspendue dans un contexte beaucoup plus artistique. C’est vrai qu’il y a des pratiques sexuelles qui ne sont pas accessibles aux personnes issues de la minorité. C’est très bizarre de dire cela, mais c’est la vérité. Et je ne sais pas pourquoi, en fait. Je ne sais pas pourquoi on n’aurait pas accès à ça, nous aussi. Dans le porno de luxe tu vas voir une femme cisgenre, toute mince, pratiquer l’acte sexuel avec un homme cisgenre blanc. Cette femme sera habillée avec de la lingerie fine. Mais nous par contre on ne mérite pas ça. On ne mérite pas de lingerie fine, on ne mérite pas du porno avec des Louboutin… Dans le porno, ce qui est réducteur pour les femmes noires, c’est qu’on a des noms animaliers qui nous sont donnés et qui n’ont pas lieu d’être. J’aimerais qu’on arrête car c’est irritant, ridicule et insultant. On mérite du respect, on mérite d’être mise sur un piédestal et tous être égaux. Je souhaite que le monde du porno se remette en question et qu’un peu de ménage soit fait là-dedans. On ne s’en rend pas compte mais ce cinéma-là éduque les gens dans la sexualité. Sauf qu’il y a quelque chose d’erroné. Il y a un fossé entre la réalité et cela.

ELLE. Les gens qui vous découvrent avec cet EP « Brut » ne le savent peut-être pas mais vous avez déjà une longue carrière, dont un album sorti après « Nouvelle Star ». Mais votre rapport à cet album reste compliqué, pourquoi ?

Yseult. C’est une période que j’accepte aujourd’hui, sinon je n’en serais pas là aujourd’hui. Maintenant je peux bosser avec les gens dont j’ai envie. Je suis libre aussi bien artistiquement que dans ma vie personnelle. Il est préférable qu’un artiste se sente libre, sinon il sera restreint dans son art. Je trouve ça dommage de toujours vouloir le contrôle sur l’artiste et son art, alors que c’est lui qui apporte la matière première. Il y a vraiment un manque de respect envers l’artiste aujourd’hui : l’artiste ne vaut rien, l’artiste n’a pas le droit, l’artiste ne devrait pas, l’artiste se fait juger H24… C’est quelque chose que je n’accepte plus. C’est-à-dire qu’aujourd’hui je suis entrepreneuse, je suis productrice, je suis manageuse, je suis directrice artistique, je suis aussi l’artiste… Ce sont beaucoup de casquettes, beaucoup de travail. Je veux qu’on me laisse bosser avec qui j’ai envie, avant tout. J’ai tiré pas mal de leçons de cet album qui aujourd’hui me permettent de voir les choses différemment. Si je dois être plus précise, cela me permet de ne plus accepter qu’on me prive de ma liberté. Et ma liberté elle passe par le choix de mes équipes, de ma direction artistique, etc. Tous les artistes n’ont pas envie d’être indépendant. Certains aiment bien se faire guider, ou plutôt se faire téléguider. Ce qui se passe dans l’industrie de la musique, ce n’est pas le développement d’artistes. Ils créent des personnes qui sont soumises à un système obsolète et qui devrait être supprimé. Il faut que l’artiste soit maître de son œuvre.

ELLE. Lorsque vous êtes revenue sur le devant de la scène avec « Rien à prouver », je me souviens qu’un directeur de radio vous a ri au nez sur Twitter lorsque vous tentiez de promouvoir votre titre. Qu’aimerais-tu dire à ce genre de personnes qui t’ont renié ?

Yseult. Je n’ai pas besoin d’eux. Je n’ai clairement pas besoin d’eux. On est à plus de 17 millions de streams sur « Corps ». Les radios m’ont fait « fuck », le public a parlé. Je pense que tout est dit : « Je n’ai plus rien à prouver, à part faire de l’oseille ». Je fais partie d’une génération qui est fatiguée de courir après ces hommes cisgenre blancs éclatés au sol qui se pensent tout permis. Je n’ai plus la patience, ni l’énergie, ni l’envie de courir après ces hommes-là. Tout ce que j’ai envie de faire, c’est de me donner à fond pour ma communauté, de leur livrer mes œuvres et ma vulnérabilité. Je veux aussi fidéliser, qu’il y ait du bouche-à-oreille et que cela perdure dans le temps. Je n’ai pas envie de faire une carrière « one-shot », ce n’est pas ce qui m’intéresse. Je n’ai pas envie d’avoir « le » hit qui passe pendant six mois avant qu’on le remplace par une autre personne. Il y a eu une très longue période où je pensais comme ça. Je n’ai plus envie. Si on ne veut pas me faire prendre l’ascenseur, tant pis je prendrai les escaliers, je suis endurante. Cela prendra plus de temps, mais ce n’est pas grave !

ELLE. Sur l’affiche officielle de votre concert de la Salle Pleyel mais aussi durant toute prestation pour le New Opera de Colors, on a pu admirer vos looks incroyables. Est-ce qu’Yseult est une icône mode ?

[Elle fait intervenir son styliste Kevin Lanoy pour répondre à sa place]. Kevin Lanoy. Ça a pris du temps, parce que tout le monde n’était pas coopératif. Notamment les marques, les attachés de presse, les créateurs qui n’étaient pas forcément pour l’habiller. Après ils ont vu qu’en fait, c’est un phénomène, c’est Yseult. Et aujourd’hui, tout le monde veut bosser avec toi.

ELLE. Vous remerciez souvent votre communauté de soutenir non seulement une artiste indépendante mais une femme noire, en obésité et qui porte des propos audacieux. Il en faudrait plus selon vous ?

Yseult. Il faudrait plus de diversité, c’est sûr. Au-delà de ça, il faudrait que les personnes issues de la diversité et qui ont le privilège d’être dans ces secteurs -que ce soit la mode, la musique, les arts du spectacle, etc- soient beaucoup plus mis en avant. Il faut une réelle reconnaissance envers les personnes issues des minorités et qui sont ancrés dans ces domaines. Mon rêve, c’est que l’industrie française accepte le fait que je suis une artiste de la chanson française. J’aimerais bien qu’on arrête de me mettre dans des playlists « R&B » sur les plateformes musicales. Je ne fais pas de « R&B ». Il y a vraiment une sorte de déconstruction à faire, et c’est fatiguant d’être toujours en colère. Les gens n’entendent pas la colère, ils se disent : « Mais pourquoi sont-ils tout le temps énervés ? ». C’est lourd de devoir éduquer les gens en permanence sur nos sexualités, sur mon afro, sur ma couleur de peau…

ELLE. Votre communauté de fans justement est composée, selon vos dires, d’une grande partie de personnes queers. Pourquoi pensez-vous qu’ils se reconnaissent autant en vous et dans vos chansons ?

Yseult. Je pense que cette communauté est intéressée par mes projets et par mon profil parce que je suis unique. Et ce sont des personnes uniques. Il y a des combats que je vis au quotidien, que ces personnes vivent également au quotidien. Encore une fois, je suis grosse et noire du lundi au lundi. Ce n’est pas un déguisement. Les personnes trans, les personnes non-binaires, la communauté LGBTQ+ comprennent mes luttes et se sentent concernés. On est obligé d’être liés. J’espère que ça les aide à s’accepter.

ELLE. Le week-end dernier vous avez défilé aux côtés de Nadège Beausson-Diagne et d’Adèle Haenel contre la loi de sécurité globale. Les artistes, notamment français, sont peu à oser afficher leurs opinions. C’est important selon vous ? 

Yseult. Je fais partie d’un collectif avec Adèle Haenel, Aïssa Maïga, Nadège Beausson-Diagne mais également des personnalités de la littérature comme Virginie Despentes. Ces personnes m’élèvent intellectuellement et me poussent à communiquer, échanger avec eux sur des problèmes sur le sexisme, le patriarcat, sur les discriminations, sur le racisme… Ca fait du bien de ne pas traîner qu’avec des chanteurs pour être dans une sorte de hype, mais de découvrir des personnes qui sont intellectuellement conscientes de tout ce qui se trame dans notre société. Et après tout, je suis une citoyenne. Il est important, pour moi, d’aller dans la rue. Il est pas possible de rester dans mon confort et de me dire que seulement via ma musique je vais m’exprimer sur ces sujets. Non, ça c’est fini c’était en 2002 ma sœur, tu es une citoyenne, lève tes fesses et tu vas dans la rue comme tout le monde. Comme le disait Adèle [Haenel, ndlr], les politiques et la police doivent prendre soin des citoyens. Il y en a marre que ce soit quelque chose qui soit en train de gangrener notre société. C’est un racisme systémique. Il faut imposer notre liberté et imposer le fait que l’on n’est pas d’accord !

 

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